« Je suis Charlie » : la « folle histoire » du slogan racontée par son créateur neuf ans après les attentats

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« Je suis Charlie » : la « folle histoire » du slogan racontée par son créateur neuf ans après les attentats

Dans un livre paru mercredi, Joachim Roncin revient sur la genèse de la formule « Je suis Charlie » et sur l’ampleur inattendue qu’elle a pris. En presque dix ans, les trois mots ont eu « mille vies », réappropriés à bon et parfois mauvais escient. Il aura suffi de quelques minutes pour créer un slogan au retentissement planétaire. Lorsqu’il écrit les mots « Je suis Charlie » avant de les diffuser sur Twitter (aujourd’hui X), Joachim Roncin ne se doute pas qu’il va être à l’origine d’un cri de ralliement mondial. Neuf ans après, il évoque le déroulé « lunaire » des événements dans un livre paru chez Grasset mercredi 3 janvier et titré « Une histoire folle : comment j’ai créé Je suis Charlie et le voyage en absurdie qui a suivi ». Le 7 janvier 2015, Joachim Roncin, qui travaille comme directeur artistique du magazine « Stylist », apprend, comme des milliers de Français, qu’une attaque djihadiste a coûté la vie à 12 membres du journal satirique « Charlie Hebdo ». Horrifié par cette tuerie contre un média qui fait partie de sa jeunesse, il commence par griffonner des « Charlie » sur un carnet… puis écrit « Je suis » devant l’un d’eux. Graphiste de métier, il met rapidement au point un visuel. « Je lance Illustrator, logiciel avec lequel je travaille chaque jour, se souvient-il dans son livre, j’écris JE SUIS. D’abord avec une typo noire sur fond blanc. Je me ravise, elle sera blanche sur fond noir. Comme un brassard de deuil […]. J’ajoute CHARLIE […]. Je poste mon tweet à mes 400 followers. » Il est 12 h 52, moins de deux heures après le début de la tuerie. Toujours en ligne, le tweet originel et l’image qu’il contient ont fait le tour du monde. Le slogan est repris par des millions de personnes manifestant leur soutien aux victimes, mais aussi commenté à l’infini par ceux qui l’approuvaient ou le critiquaient. En trois jours, la création de Joachim Roncin a donné naissance au hashtag #JesuisCharlie, repris 5 millions de fois sur Twitter. Le slogan fait passer l’anonyme à la télévision, invité non-stop par les médias pendant des semaines. « C’est lunaire, en fait », confie-t-il à l’AFP avant d’ajouter : « Si c’était à refaire, peut-être que je ne répondrais pas [aux journalistes]. » L’exposition médiatique va loin, au point que Joachim Roncin, dont la mère est ukrainienne, est reçu à l’ambassade d’Ukraine par le président Petro Porochenko, venu participer à la grande marche républicaine du 11 janvier 2015 à Paris. Le « Je suis Charlie » se retrouve partout, de la page d’accueil de Google aux larges écrans de Times Square à New York. Pourtant, le buzz n’était vraiment pas l’objectif de Joachim Roncin. Dans son livre, il raconte qu’au moment d’écrire il ressent juste « le besoin de [s]’exprimer, de dire que ça ne va pas » et qu’il ne se sent « pas bien ». Le décalage est abyssal entre cette intention de départ et la portée planétaire du slogan. Comme le note le sociologue Gérôme Truc dans un article paru en 2019 sur les conséquences des attentats de 2015 en France, la formule « Je suis Charlie » n’est pas sans rappeler des slogans ou des formules médiatisées après d’autres attaques terroristes. Ainsi quand des indépendantistes bretons font exploser une bombe dans le château de Versailles en 1978, le mot d’ordre relayé à la télévision est « Nous sommes tous Versaillais ». Une formule semblable est employée par « le Monde » au lendemain du 11 septembre 2001 lorsque le quotidien inscrit en une « Nous sommes tous Américains ». Dans ces trois cas, ces slogans médiatiques semblent avoir pour but d’exprimer une solidarité et une sidération vis-à-vis des personnes ou des institutions ciblées par les terroristes. Mais pour Joachim Roncin, même avec le recul et après la publication de l’« histoire folle » du « Je suis Charlie », il reste impossible de dire précisément ce que ces trois mots voulaient dire à l’origine. « Tout ça est tellement parti vite, que trouver un sens véritable, immuable, non, je pense qu’il n’y en aura jamais vraiment », explique-t-il à l’AFP. Mais si l’auteur ne donne pas de signification définitive aux trois mots qui ont fait le tour du monde, les acteurs politiques et médiatiques ne sont empressés de leur en donner un. « Comme moi, le slogan aura eu mille vies depuis 2015 », résume Joachim Roncin dans les dernières pages de son livre. Il faut dire que la formule « Je suis Charlie » laisse une large part à l’interprétation, ce qui explique aussi son large succès. « Le hashtag a été d’autant plus partagé que sa définition n’était pas restrictive. C’était le plus petit dénominateur commun d’une collectivité soudée par un choc », expliquaient en 2018 à « Libération » Claire Sécail, chargée de recherche au CNRS, et Pierre Lefébure, maître de conférences à Paris-13. Le slogan de Joachim Roncin finit même par polariser les débats autour de la liberté d’expression et de la laïcité. En neuf ans, la question aux intonations shakespeariennes « Etre ou ne pas être Charlie ? » a été posée un nombre incalculable de fois sur les plateaux télé. Le créateur de la formule constate qu’elle a dérivé à droite, vers une hostilité à l’islam politique. Au-delà de son utilisation politique, le « Je suis Charlie » aurait même pu être réapproprié à des fins commerciales. Dans son livre, Joachim Roncin revient sur son combat pour empêcher le slogan de servir à faire du profit, alors que certains s’étaient empressés de le déposer comme marque auprès de l’Institut national de la Propriété industrielle (INPI). « Dans ces moments de trouble, on a très envie d’aider, on a très envie d’avoir un t-shirt “Je suis Charlie” », se rappelle-t-il auprès de l’AFP. « Je regarde. Et je me rends compte qu’il y a 120 dépôts de marque à l’INPI », dont certains dans des catégories comme l’armement. « Il y aurait pu y avoir des flingues “Je suis Charlie” », assure-t-il. Le slogan est aussi puissant symboliquement qu’il est facile à réinterpréter et à se réapproprier. Joachim Roncin ne s’aventure pas à lui donner un sens définitif, mais il invite simplement à le « protéger » et à se rappeler que le plus important est de toujours « lui faire crier “liberté” ».

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